Le Havre d'Auguste Perret : Le confort pour tous
Avant de découvrir les logements imaginés par Auguste Perret pour le Havre, je voudrais revenir au contexte exceptionnel de leur réalisation. Détruite en grande partie pendant la Seconde Guerre mondiale, la ville a été reconstruite selon un projet ambitieux. Celui-ci a profondément renouvelé l’architecture urbaine et le confort domestique de cette ville.
La destruction du Havre
Le Havre était, avant guerre, un des plus grands ports français pour le développement du commerce et de tourisme avec l'Amérique. S'y côtoyaient de riches négociants aux demeures élégantes et une population plus pauvre. Celle-ci vivait souvent dans des maisons insalubres, sans sanitaires.
Pendant la guerre, le port du Havre fut utilisé par l'armée britannique pour ravitailler ses troupes. En mai , les Allemands y préparèrent une attaque contre le Royaume Uni ; ils bombardèrent la ville et firent de nombreux dégâts. Avec l'avancée spectaculaire de la Wehrmacht, ils occupèrent ensuite la ville. Ils la transformèrent en base militaire avec une garnison qui a compté jusqu'à 40 000 soldats. Une grande partie des habitants s'enfuirent, mais beaucoup restèrent sur place par choix ou faute de moyen de transport.
Les 5 et , les Britanniques détruisirent alors presque complètement le centre-ville. Ils souhaitaient faciliter la progression des troupes alliées et en chasser les Allemands !
Le centre ville fut littéralement rasé...
En 1945, le centre-ville du Havre n’était plus qu’un gigantesque champ de ruines. Au total : environ 12 500 immeubles détruits, 5 000 morts et quelques 80 000 sinistrés, dont la moitié sans-abri.
Reconstruire vite
Il fallait reconstruire, et vite...
Au printemps 1945, le ministre de la Reconstruction et de l'Urbanisme, Raoul Dautry, confie le projet de reconstruction du centre-ville du Havre à l'atelier du grand architecte Auguste Perret. Celui-ci s'entoura de nombreux autres architectes pour ce projet colossal.
Auguste Perret souhaite y appliquer ses théories pour édifier une ville modèle, moderne et fonctionnelle.
Spécialiste du béton armé, il utilisera des techniques de préfabrication sur une trame modulaire de 6,24 mètres. Cette trame correspond à la portée optimale pour une poutre de béton armé. Tout cela permet de construire d'une manière économique et rapide...
Et rapide, ce sera le cas ; il aura fallu moins de 20 ans pour reconstruire le centre-ville. 10 000 appartements de tailles variées furent construits afin de reloger une grande partie des habitants. La densité moyenne de la population fut tout de même réduite de 2 000 à 800 habitants par hectare.
Une ville nouvelle
Perret, tout en créant une ville nouvelle, un ensemble architectural homogène, a conservé le schéma antérieur de la ville historique. Outre les nombreux bâtiments d'habitation, on y retrouve les grands axes et les places. Mais aussi des édifices significatifs comme l'hôtel de ville ou la magnifique église Saint-Joseph qui seront dessinés par le maitre...
Il définit une organisation rationnelle de l'espace. Tout y est neuf, cohérent, aéré...

On notera le monument aux morts du sculpteur Pierre-Marie Poisson qui fut réalisé en 1924 pour glorifier les soldats morts durant la Guerre 14-18 et célébrer la victoire française... Il fut le seul vestige resté miraculeusement intact après la destruction du centre-ville par les bombardements de septembre 1944 !

Face à ce monument, se trouvent les Volcans de l'architecte brésilien Oscar Niemeyer construits entre 1978 et 1982. Caractérisés par leurs volumes et leurs courbes, ils contrastent avec les bâtiments rectilignes et ordonnés du plan d'Auguste Perret. A mon sens, ils se mettent en valeur les uns les autres.

Les immeubles d'habitation
Outre le plan général et les bâtiments principaux, Auguste Perret souhaite que soient réalisés une majorité d'immeubles d'habitations de faible hauteur, 3 ou 4 étages, faciles à monter sans ascenseurs. Il souhaite aussi des tours-repères servant de signaux urbains et dégageant quelques perspectives magistrales. Ils sont équipés de toits terrasses. Le béton utilisé autant pour la structure que pour le remplissage est laissé visible. Il est cependant bouchardé, lavé, poli ou laissé brut de décoffrage.
Le projet d’Auguste Perret concerne également les modes de vie des habitants. Il veut des logements aérés, lumineux, modulables. Des logements de toutes tailles sont créés, en restant sur la trame... Cette trame dans laquelle peuvent être installées deux pièces d’habitation.
Les immeubles sont soit des propriétés publiques, soit des « copropriétés », un concept novateur pour l'époque. 20 % seront des logements sociaux, mais la majorité sont prévues pour les classes moyennes. Ils sont équipés pour la majorité de chauffages collectifs à air pulsé. Ils possèdent des placards encastrés, des vide-ordures, des garages à vélos, des caves en sous-sol et des garages...
Des ascenseurs sont prévus pour les immeubles possédant plus de quatre étages.
Pourtant rares à l'époque, les immeubles comprennent isolations thermique et phonique. Pas aux normes actuelles évidemment, mais présentes tout de même !
Un appartement type
En visitant l'appartement témoin, on comprend l'idée de Perret ; laisser entrer la lumière naturelle au maximum, que ce soit dans la disposition des immeubles les uns par rapport aux autres ou dans les appartements. Ceux-ci possèdent une double orientation. De grandes fenêtres verticales équipées de sur-vitrages éclairent largement le salon, les chambres et la cuisine.

Le principe constructif "poteaux poutres" se voit à l'extérieur des bâtiments, mais également à l'intérieur. Pas de murs porteurs, un espace fluide, modulable, qui s'adapte aux habitants plutôt que l'inverse.

Cette colonne hexagonale en béton bouchardé qui délimite l'entrée est le seul élément porteur dans l'appartement.

Entre le salon et le bureau (ou une chambre) et en symétrie, entre le salon et la cuisine, des panneaux pliants et amovibles sur rails haut et bas. Ils permettent d'avoir de larges ouvertures entre les pièces ou, au contraire, de refermer les espaces.

La cuisine, baignée de lumière naturelle, possède également une très grande fenêtre... et un vide ordures. Cette nouveauté évitait d'avoir à descendre ses poubelles.
Les mauvaises odeurs, l'hygiène ont eu raison de cet équipement : il est maintenant et au fur et à mesure condamné dans tous les immeubles de cette époque.

Aucune place perdue ; on trouve un dressing et même des rangements dans les faux plafonds, qui cachent également les gaines de chauffage à air pulsé.

Baignoire, bidet, lavabo et machine à laver dans les salles de bains, toilettes séparées : un confort qui faisait souvent défaut à bon nombre d'habitants avant la guerre. C'est alors possible pour tous. Il parait qu'au début, certains ne savaient que faire des baignoires et qu'ils y mettaient des lapins !

Une architecture discutée, mais novatrice
L'architecture moderne et novatrice du Havre de l'architecte Auguste Perret a souvent été décriée.
Pourtant, il émane de cette ville, de ces bâtiments, de ses ordonnancements et du soin des détails, une certaine forme de beauté.
Et il est indéniable que le confort apporté aux habitants fut considérable pour l'époque.



